CAHIER D’ÉCOLE - 2019

Vue de l'exposition à l'espace MIRA

images © Germain Herriau

CAHIER D'ÉCOLE

Pour Irma Kalt, tout est de passage. Du maillage ajouré de bandes entrecroisées aux plis sensuels d’une étole de soie imprimée de plis, l’œuvre trace des lignes et réfléchit leur trajectoire. À l’occasion de son exposition à l’espace Mira, l’artiste traverse l’architecture, ouvrant son Cahier d’école à de nouvelles dimensions, contemplatives et vibratoires.

RENTRÉE

Cahier d’école : voici donc le titre à plusieurs connotations choisi pour cette exposition. Certes Irma Kalt n’est pas la première à élaborer son langage artistique sur des cahiers d'écolier, support qui mérite pourtant que l’on s’y arrête, car il possède une existence en soi. Sur les pages d’un cahier, les choses écrites et dessinées se mêlent volontiers dans un rapport d’égalité, contribuant à conférer une esthétique calligraphique à leur contenu. Pour l’artiste, c’est le lieu d’enregistrement des fils du projet : pour mettre en place ses idées, elle élit une surface lignée, quadrillée, contrainte. Comme si, dans ce biotope tramé, elle pouvait mieux s’autoriser le jeu : car si la qualité mathématique de l’œuvre d’Irma Kalt paraît évidente, elle n’occulte jamais sa dimension poétique et ludique. Dans un cahier d’école, on peut aussi déformer les grilles imprimées, assouplir la géométrie et gribouiller dans les marges des calculs de probabilité.

 

POST-MINIMALE

Dans les années 1970, le terme post-minimalisme apparaît sous la plume du critique d’art Robert Pincus-Witten. Cette tendance prolonge les acquis de l’esthétique minimale en dépassant son autorité ou son aridité : elle intègre notamment des objets du quotidien, créés à partir de matériaux simples, et s’ouvre vers d’autres préoccupations, sensibles et subjectives, à travers des procédés tels que le programme, l’aléatoire ou le jeu. En témoigne l’œuvre de François Morellet, qui peut tout entière se lire dans cette perspective. La démarche d’Irma Kalt s’inscrit clairement dans cette filiation, où l’histoire de la peinture abstraite en voie de dématérialisation a renoué avec les savoir-faire, l’artisanal et le fait-main, en même temps qu’elle s’est réconciliée avec la légèreté et l’humour.

 

IRMA MIRA

Stimulée par l’in situ, Irma Kalt s’attache toujours à prendre la mesure des lieux. Au cours de ses dernières expositions, elle a souvent apprivoisé l’espace par des interventions au plus près des murs, sous forme de papier peint. Chez Mira, elle a concentré son projet sur la percée qu’offre l’espace d’une rue vers l’autre : une sorte de traversée du regard, qu’elle vient accompagner dans la transparence (sur les deux vitrines) et l’opacité (sur le mur médian, par lequel s’effectue le passage entre la pièce du bas, la plus haute de plafond, et celle du haut). La nature composite de ce mur l’a invitée à « décoller » son installation du support : en résulte une tenture de papier en léger flottement, dont le quadrillage se répercute sur les deux vitrines investies. 

 

GESTE ET GÉOMÉTRIE

Le quadrillage est un motif qui revient très régulièrement dans l’œuvre d’Irma Kalt. Il satisfait son goût du format standard (les cahiers petits carreaux, le carrelage 10x10 et ses joints de 1cm…) et lui permet d’introduire des jeux entre le tissu et le papier, en tissant ses bandes peintes, en entrelaçant le blanc au noir (ou au rouge), en faisant circuler le regard dessus et dessous. Autant de manières de créer de l’épaisseur et de la variabilité dans une trame bi-dimensionnelle : des stratégies pour se faufiler dans les interstices et y ouvrir un nouvel espace, où le geste pictural occupe une place importante. Dans ces ondulations de nuées projetées à l’aérosol où de subtiles variations surviennent, la lumière (par transparence ou ombres projetées) vient en permanence modifier les règles du jeu. Le corps du visiteur se déplace alors au sein d’un système construit de lignes qui, en se superposant, produisent des effets de perspective et d’accélération très dynamiques : une trame où chaque ligne devient un point de vue, une matière vibratoire, un flux.

 

MISE EN ABYME

Sur le mur médian intérieur, au sein même de cette trame de papier suspendue, Irma Kalt effectue plusieurs découpes – comme une mise en abyme de percées à l’intérieur de cette vaste percée qui traverse l’ensemble de l’espace Mira. Ces trouées dans la trame accueillent différentes œuvres sur papier et tissu : autant de reprises des motifs qu’affectionnent l’artiste, où l’on retrouve la trame (autre mise en abyme), le pli, les références architecturales et plus largement, les fondamentaux du paysage, de l’horizon aux formes astrales. Toutes renvoient à des considérations contemplatives, quand la répétition d’une forme ou d’une ligne dévoile ses infinies possibilités de variation où s’excite le regard. 

 

LESTER LE MOTIF

Dans sa pratique, Irma Kalt n’en finit pas d’ancrer ses formes, comme pour mieux se les approprier : si son premier mouvement passe par le dessin, elle emprunte ensuite de nombreuses voies (l’impression sur papier ou tissu, la photographie, la vectorialisation puis à nouveau le dessin ou la peinture ou l’impression). Par ce processus de mue complexe, elle décante son motif, et cerne davantage le point de vue ou la focale qui lui convient : comment regardons-nous et à quelle distance ? Sommes-nous très loin ou sommes-nous à l’intérieur ? Entre savoir-faire ancien et technologie contemporaine, ses œuvres témoignent toutes de présences fantômes, de données graphiques ou picturales qui ont été là, qui se sont essentialisées ou ont disparu, mais qui continuent souterrainement de s’exprimer. Pour l’artiste, la beauté fragile des formes ne s’obtient qu’au prix de ce lent processus, au cours duquel le motif se leste de toutes ces strates mémorielles.

 

DES PLIS ET DES HALOS

Lettre d’amour, Suite au soleil, Partition, De marbre…Dans l’univers abstrait d’Irma Kalt, les titres des compositions jouent le rôle d’indices figuratifs et narratifs : travail sur le temps qui passe, memento mori qui consigne patiemment l’évanouissement d’un geste ou d’une matière, l’œuvre sérielle se nourrit des glissements lents des éléments, de l’effilochement d’une masse nuageuse ou de l’apparition d’une onde. Même si la couleur l’intéresse pour sa vitalité, Irma Kalt lui préfère le noir et le blanc, qui pour elle contiennent toutes les couleurs.

Sur le mur latéral de l’espace Mira, dédié à un accrochage dense façon cabinet de curiosités, l’artiste déploie cette palette entre chien et loup, idéale pour capter ce moment d’entre-deux où la nuit tombe, où le monde entre dans le noir, où les yeux s’habituent à voir tout en gris, en état de latence chromatique. Dans cette lisière, Irma Kalt traque l’étrangeté des corps qui remuent sous les plis, les halos et les brumes. 

EVA PROUTEAU